“Tu seras un homme, mon fils”

"Tu seras un homme, mon fils."

Par Rudyard Kipling, 1895

Adaptation par André Maurois, 1918

"Tu seras un homme, mon fils."

Rudyard Kipling

Voici un poème que je rencontre à différentes périodes de ma vie, et dans lequel je retrouve à chaque fois un sens qui répond au questionnement intérieur qui m’anime au moment de sa lecture.

Aujourd’hui ces vers viennent me rappeler que le juste équilibre ne se situe pas au point archimédique entre deux pôles, mais quelque part dans le vertigineux laisser-aller de part et d’autre de ces extrêmes.  Face au Sens sublimé des épreuves de la vie, se tient la figure de sa réplique gémellaire dans son expression vibrante, intense et profonde du vécu de l’incarnation.  C’est elle qui nous rappelle à cette force de vie qui revendique la réalité de ce qui crie, de ce qui a mal, de ce qui pleure, de ce qui est trahi, de ce qui est injuste.  Pour réhabiliter l’intensité de la vie humaine dans ce qui fait sa faiblesse et sa grandeur, ses peurs organiques et son courage de cœur.  Bref, ce qui nous rend intensément humain.  Dans ce qui fut l’éloge de la vertu britannique de l’ère victorienne, j’y vois quelque chose de l’ordre d’une quête de justesse qui ne s’arrête que lorsque le cœur cesse de battre.

Je vous invite à (re)découvrir ce poème, d’en réinventer le sens pour vous.  Je vous laisse le vivre, le déguster, vous en délecter.  Comme d’un bon whisky * dont les arômes vieillis en fût de chêne ne parlent jamais la même langue d’un palais à l’autre.

Préface et photographie par Catherine Dang Van Phu – Tous droits réservés

* L’abus d’alcool est dangereux pour la santé.  Veillez à consommer avec modération.

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaitre,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maitre,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

Partagez l'article sur :

Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Share on email

Sources

Poème original écrit par Rudyard Kipling en 1895.
Adaptation française par André Maurois en 1918.